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COMITÉ VAR ESTEREL DU SCRABBLE

Actualités, Compétitions et Passion du Scrabble

20 - Des caramels bien collants

Histoires du Scrabble Publié le 1 avril 2026

Bourges, début des années 80. Voilà quelques mois que le club de scrabble de loisir de Bourges a été créé. La fréquentation y est encore modeste à la maison de la culture qui l’accueille, mais les sept ou huit passionnés s’y retrouvent bien volontiers chaque semaine. La façon de jouer pourrait sembler folklorique aux profanes d’aujourd’hui. C’est pourtant bien ainsi que de nombreux clubs ont vu le jour. Alors comment faisaient-ils pour jouer sans support adapté ? Quelles méthodes appliquaient-ils alors que les règlements du duplicate étaient encore balbutiants ? 

Ceux qui ont lu les textes précédents relatifs à l’invention du duplicate en Belgique à la fin des années 60 se diront que l’évolution aura été particulièrement lente de l’autre côté de la frontière. Les français semblent en effet en être restés à la période préhistorique… 

 

À Bourges, donc à cette époque, on joue tous autour de la même table : chacun annonce son score et chacun tient sa propre comptabilité. L’ordinateur ne fait pas encore partie de l’univers des scrabbleurs : la solution retenue pour chaque coup n’est autre que le meilleur score de la salle (en club comme en championnat) et le dictionnaire de référence n’est qu’une vue de l’esprit. Quant aux plateaux de jeu et aux lettres, ceux du jeu classique sont trop grands et mal adaptés au jeu en duplicate. Alors on s’arme d’une paire de ciseaux et on fabrique des petites grilles et des lettres en papier grossièrement écrites à la main, qu’on colle sur des petits carrés en carton qui n’ont pas encore droit au nom de « caramels ». 

L’esprit de compétition est encore absent. C’est ainsi que Lucien proclame bien volontiers qu’il n’a pas trouvé le scrabble, mais qu’il aurait pu le trouver et que, de ce fait, il s’autorise à s’attribuer les points. Règle peu commune dans les autres clubs, mais à Bourges le président c’est Lucien et donc il se donne le droit de se l’appliquer personnellement. De toute façon, personne ne vérifie les totaux des voisins. L’ambiance est ici plus celle d’une cour de récréation que celle d’un entraînement et encore moins d’une compétition. 

 

Mais voici que le bureau fédéral parisien entreprend d’envoyer des émissaires pour référencer le club et lui faire organiser un premier tournoi. Quelques conseils avisés, quelques règles précisées et voici que naît, en la bonne ville de Bourges, un tournoi officiel. 

Il semble tout naturel d’attribuer aux lauréats une récompense méritoire. Le club n’ayant que des moyens réduits mais ne manquant pas d’humour, les trophées offerts seront constitués de médailles… en chocolat emballées soigneusement dans du papier ! Or pour le premier, argent pour le second et… papier marron pour le troisième. 

Lucien est tout heureux de terminer deuxième et, à l’invitation du représentant de la Fédération, entreprend de se présenter au tournoi de Vichy qui était déjà, à cette époque, la référence géographique du scrabble duplicate. Lucien est sûr de lui, il sait jouer, il le prouve à chaque occasion dans son club, et ses adversaires n’auront qu’à bien se tenir. 

Est-il bien nécessaire de préciser les résultats ? Chacun aura compris que ce n’était pas tout à fait ce qu’il espérait. Un négatif variant de 300 à 500 points du top sur chaque partie qui, en général, compte un maximum de 800 points. C’est peu de dire que c’est une vraie humiliation. Comment fut reçu Lucien à son retour au club de Bourges ? L’histoire ne le dit pas, mais le temps effaçant les mauvais souvenirs, il s’arma de courage et se promit, comme le corbeau dans la fable de La Fontaine, « qu’on ne l’y reprendrait plus ». Ainsi, il améliora ses performances au gré du temps et devint une référence régionale voire plus dans un jeu qui le passionnait. 

 

Voici donc comment le club de Bourges fut officiellement créé. Lucien en resta le président aidé par un voisin et ami : Lionel Cléron. Les moyens du club étaient alors, il n’est pas inutile de le rappeler, composés d’un modeste livre de référence pour le vocabulaire, de jeux en carton et de feuilles de score remplies à la main, les ordinateurs n’ayant, nous l’avons déjà dit, pas encore pignon sur rue. 

Lionel, l’ami de Lucien, était connu pour avoir un certain talent manuel et ce dernier entreprit de lui demander de concevoir un petit jeu qui serait pratique à transporter et plus durable que les cartons bricolés. Lionel ne se fit pas prier et s’employa à créer plusieurs maquettes, certaines en carton, d’autres en bois, voire dans d’autres matières. À force de réflexion et de nombreux essais, le standard actuel fut créé. 

 Les joueurs locaux en profitèrent les premiers et leurs avis furent unanimes : 

– C’est exactement ce dont nous avions besoin ! 

Il ne fallut pas longtemps à Lionel, et Dany son épouse, pour comprendre l’intérêt que pourrait représenter ce jeu pour la masse de plus en plus grandissante des joueurs de duplicate. Ils créèrent une entreprise consacrée à la fabrication des jeux de scrabble duplicate et l’aventure commença. 

Le caractère inventif de Lionel ne s’arrêta pas à la simple fabrication du jeu, il pensa à en améliorer le fonctionnement. 

– Et si l’on fabriquait des lettres adhésives ? Cela éviterait toute erreur de manipulation sur la plaque et les maladresses sur la grille de placement, dit-il un jour à son ami et président Lucien. 

Le principe de lettres magnétiques semblait être l’idéal. Encore fallait-il se procurer des aimants ! Mais Lionel, qui y avait bien réfléchi, pensait déjà à une solution. 

– Je sais où il y en a ! dit-il sûr de lui. 

Et tous deux partirent visiter les déchèteries des alentours. Au milieu des appareils électroménagers allégrement jetés, à une époque où l’on ne parlait pas encore de tri sélectif, ils trouvèrent leur bonheur : des réfrigérateurs avec des joints aimantés sur le contour des portes ! Ils entreprirent de démonter les frigos, d’en découper soigneusement les joints magnétiques, de les tailler à la bonne dimension et de les coller sous les 102 petites lettres. Une feuille de métal fut rajoutée sur la plaque de manipulation et sur la grille de placement, et ainsi naquit le premier jeu magnétique que chaque joueur de duplicate digne de ce nom se procure immanquablement de nos jours. 

Mais ce n’était pas tout. Au club, on réclamait un grand tableau et un chevalet pour que l’ensemble des joueurs suivent le jeu depuis leur place. Lionel ne croyait pas particulièrement à cette idée mais Lucien, en bon président, réussit à le convaincre. Un premier exemplaire fut présenté lors d’un tournoi en Belgique et Lionel revint sans, mais avec une importante commande de la part de joueurs africains francophones immédiatement séduits. Dès lors, les clubs de vacances s’équipèrent et des centaines de tableaux furent commercialisés. Cela permit aux clubs de scrabble de se développer. 

 

Depuis 1987, l’entreprise fondée par Lionel et Dany a quitté le monde de l’artisanat et fabrique toujours en France les jeux francophones dans différentes versions afin de convenir aux désirs des nombreux joueurs (pliable, grand format, avec trous, divers choix de couleurs d’étui…). 

 

Vous voilà donc dans la confidence. Maintenant vous savez que la petite entreprise qui a grandi a été créée à partir d'objets trouvés dans les déchèteries. On peut dire que Lionel, Dany et Lucien avaient sorti le grand jeu ! 

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