Nîmes est une ville située dans une cuvette. Autant vous dire qu’il y fait chaud même en septembre et peut-être même surtout en septembre, mais c’était à une époque où le changement climatique n’était pas un sujet d’actualité. Pas certain même que le mot écologie était apparu dans l’inconscient collectif. C’est dire si ce témoignage est ancien.
Nous étions donc un samedi de septembre et l’actualité du jour n’était autre que la qualification pour la finale nationale du championnat de France de scrabble. Chacun était prêt, avait fourbi ses armes en ayant volontiers révisé un certain nombre de mots qui avaient souvent tendance à échapper à la mémoire des concurrents.
Tous étaient assis dans la salle, placés là où l’arbitre le leur avait indiqué, et occupés à remplir par avance leurs bulletins (en y indiquant le numéro de table), histoire d’éviter de perdre du temps à s’encombrer de charges subalternes susceptibles de troubler la recherche de la meilleure solution dans le temps imparti de trois minutes. Tous étaient là ? Non, une place était libre. À quelques minutes du début officiel de la partie, voilà qui est périlleux. Arriver en retard c’est rater les premiers coups et compromettre définitivement ses chances de qualification. À moins que le concurrent, qui a rapidement été identifié, ne soit pas en mesure de participer pour une raison que chacun espérait bégnine… mais regrettable.
L’heure était venue de débuter la compétition. La chaise était encore et toujours vide. Un organisateur prit la précaution de se rendre dans le couloir de la salle située au deuxième étage pour voir si le joueur arrivait enfin. Sa conscience l’avait amené à aller jusqu’au bout de ce couloir, là où se situaient l’escalier et la cage d’ascenseur. Il crut percevoir un bruit, un appel quelque peu étouffé. Il tendit l’oreille et entendit un soupir. Cela venait de l’ascenseur !
– Hou hou, il y a quelqu’un ?
– Oui, je suis coincé. L’ascenseur est en panne.
– C’est toi Jean ?
– Oui c’est moi. Je vais au scrabble.
– Oui je t’ai reconnu, je suis Rémi. Je retourne dans la salle, je vais voir si on peut te sortir de là.
Rémi s’empressa d’aller prévenir les autres joueurs. Plusieurs d’entre eux se levèrent alors pour essayer de libérer celui qui, bien involontairement, était à l’origine de leur tourment. Une seule solution : descendre les escaliers, tenter toutes les manœuvres, mais rien n’y fit. L’heure tournait et les joueurs attendaient dans la salle. Il fallut se résoudre à appeler les pompiers. À l’heure où les téléphones portables n’existaient pas encore et où les ascenseurs n’étaient pas équipés de sonnerie d’alarme, la seule solution était de trouver une cabine téléphonique publique et de faire le 18. Ce qui fut fait promptement.
Oui mais alors, pendant combien de temps faudrait-il attendre ? Il était impossible de reporter l’épreuve puisqu’elle se disputait simultanément dans tous les clubs de France. C’est alors que Rémi eut une idée lumineuse : le joueur était là ? Oui. Il avait son jeu de scrabble avec lui ? Oui. Il entendait quand on lui parlait ? Oui. Il y avait bien un petit interstice par lequel on pouvait lui glisser une feuille de papier et inversement ? Oui. Alors, communiquons-lui les tirages au fur à mesure et quelqu’un se chargerait d’aller récupérer son bulletin après le temps réglementaire !
Et c’est ainsi que fut organisée une navette entre la salle de jeu et la cage d’escalier où un joueur, enfermé dans l’ascenseur, joua, assis sur le sol, son jeu de scrabble entre les jambes, tout en disposant lui aussi de trois minutes pour proposer une solution et la glisser à un ramasseur par l’interstice de la porte d’ascenseur afin qu’elle soit remise à l’arbitre.
Imaginez la tête des pompiers lorsque, près d’une heure après l’appel, ils découvrirent un homme plus soucieux de son jeu que de la situation délicate dans laquelle il se trouvait. La partie fut interrompue dans la salle, les pompiers agirent promptement pour débloquer l’ascenseur et le prisonnier reçut les applaudissements de toute la salle lorsqu’il pénétra enfin pour prendre la place qui lui était réservée. Jean quant à lui avait eu chaud : non pas que ce fut en septembre, non pas qu’il était dans une situation délicate… Non : il avait failli rater un scrabble et ne le trouva qu’à la toute dernière minute !
L’histoire ne dit pas si ce joueur s’est qualifié pour la phase suivante mais la nature aura certainement enregistré la leçon : on ne dérange pas un joueur de scrabble en compétition ! Alors, incendie ou pas, tremblement de terre, tempête ou même apparition d’ovnis : vous êtes priés d’attendre la fin de la partie.