
De tous les témoignages que l’on peut trouver dans « le livre des histoires du scrabble » celui-ci est le plus incroyable. Vous pourriez penser qu’il vient d’une personne soucieuse de se mettre en avant par le biais du livre qui a inventé cette histoire, mais quand on sait que c’est Lionel Allagnat qui en est le narrateur et, qu’ensuite, sa femme, Georgina, australienne de naissance, l’a confirmé, on peut se mettre à y croire. L’ultime preuve a été fournie par une dame de Gréoux, qui, en charge de tenir la buvette au palais des congrès de Gréoux et m’entendant raconter cette histoire à un ami, a soudain déclaré avoir elle-même été témoin de ce moment inimaginable.
Thierry Hauw
Le hasard peut parfois amener à vivre des évènements extraordinaires et il arrive que le scrabble n’y soit pas étranger.
Je m’appelle Georgina A. et j’habite Sydney, en Australie. Les origines européennes de mes parents m’empêchent de me sentir totalement intégrée malgré tout le charme du pays et de ses habitants. Mon nom ne saurait cacher que ma famille paternelle est d’origine grecque. Vous en connaissez beaucoup vous, des noms qui se terminent par IS en Australie ? Mes parents m’ont tous les deux appris à parler leur langue d’origine, le grec pour mon père donc, et le français pour ma mère. J’ai ainsi le privilège de maîtriser aussi bien l’anglais, que le grec et le français.
Quand j’étais au collège, mes amis se limitaient essentiellement à mes camarades de classe. Se rencontrer tous les jours créait des liens forts et durables, ainsi que des souvenirs à vie. Justement, je me rappelle qu’un jour, je me confiais à une amie :
– Tu as de la chance, tu as un joli prénom Tiffany et surtout tu portes un nom facile : Smith. Tout le monde s’appelle Smith ici. Au moins tu ne ressembles pas à une famille de travailleurs immigrés…
– Tu sais, toi aussi tu as un joli prénom Georgina. Et puis ton nom, le jour où tu te marieras, tu pourras l’échanger avec un nom plus commun peut-être, si c’est ça qui te gêne.
Les années passèrent et mes parents m’offrirent la chance de visiter la France. Le charme français ayant fait son effet en la personne de Lionel, je rencontrais mon futur mari et je changeais de nom, comme l’avais prédit mon amie des années plus tôt. Nous décidâmes d’habiter Vichy pour le meilleur et pour le pire. Peut-être aussi pour le scrabble en ce qui concernait Lionel car il est féru de ce jeu.
Quelques années plus tard, l’occasion nous fut offerte de nous rendre à Gréoux-les-Bains en famille. Gréoux, ville des Alpes-de-Haute-Provence, est bien connue pour ses cures mais aussi pour son festival estival de scrabble. Mon mari s’y était justement inscrit tout en tenant son stand de produits du scrabble. Comme j’étais attendue à Vichy, mon séjour fut court et je dus l’abandonner avec nos enfants qui voulaient, eux aussi, découvrir le scrabble de compétition. Lors d’une pause entre deux parties de duplicate, alors qu'il prenaitun café, Lionel vit entrer une dame qui apparemment s’était perdue et, en entendant du bruit en provenance de la salle polyvalente où se déroulait le tournoi, elle en avait poussé la porte pour demander son chemin. Lionel l’accosta avec bienveillance.
– Bonjour madame, je peux vous aider ?
La dame qui semblait désespérée lui répondit quelque chose en anglais qu’il ne comprit pas.
– Vous êtes anglaise ?
– No, Australian.
– Australienne ? Ma femme est aussi australienne ! Attendez, je ne suis pas très doué en anglais, je vais l’appeler.
Lionel composa mon numéro et tendit son téléphone à sa voisine.
– Allez-y, ma femme vous écoute.
Comme toute personne polie, j’ai d’abord voulu faire connaissance avec mon interlocutrice (en anglais australien bien sûr).
– Bonjour, d’où êtes-vous ?
– De Sidney, répondit la dame.
– De Sidney ? Moi aussi !
– J’habitais le quartier nord, dit-elle spontanément.
– Ah, moi, j’étais plutôt du quartier est.
– Mais quand j’étais jeune, j’ai aussi fait une partie de mes études dans le quartier est.
– Dans le quartier est ? Où ça ? Et dans un lycée ou un collège ?
– Au collège D., vous connaissez ?
Je n’arrivais pas à y croire. Je lui répondis avec une excitation dans la voix que je n’arrivais pas à dissimuler :
– Mais c’était mon collège ! En quelle année ?
– En 1990, me répondit-elle joyeusement.
– Moi aussi ! Quel est votre nom ? lui demandais-je pleine d’espoir.
– Tiffany Smith.
Mon mari qui avait compris notre conversation n’en revenait pas. Le hasard venait de jouer un tour de force incroyable ! Je dis à ma vieille amie avec beaucoup d’émotion dans la voix :
– Tu sais qui je suis Tiffany ? Je suis Georgina A. et l’homme qui est en face de toi, c’est mon mari.
Le destin avait permis, grâce à une compétition de scrabble, à deux anciennes amies de se retrouver aux antipodes de l’endroit où elles s’étaient connues. Nous n’en sommes pas restées là, nous nous sommes vues, à plusieurs reprises même, et n’avons évidemment pas manqué de nous rappeler quelques souvenirs communs.
Il faut vraiment reconnaître que le scrabble peut mener à tout.
Georgina Allagnat