
La cinquième de nos "plus belles histoire du Scrabble" :
Un seul être vous manque…
Quand on est un joueur qui vient de découvrir le monde du scrabble et notamment celui du duplicate il est aisé de comprendre que l’on est quelque peu stressé à l’idée de devoir participer à une compétition. Tout un chacun sait qu’il s’agit d’une occasion de prouver que l’on sait jouer et, même si l’on ne prétend pas faire figure de favori, on voudrait bien tout de même démontrer notre capacité à trouver quelques tops et terminer la partie sur un résultat positif, ou du moins, qui permette d’espérer un avenir prometteur. Encore faut-il que les éléments ne s’en mêlent pas.
Peut-être encore un peu fébrile, j’ai manipulé mes jetons en suivant respectueusement l’invitation de l’arbitre qui officiait :
– Pour ce coup, prenez Algérie A, Canada C, Roumanie R…
Zut, le pion m’échappe et je l’entends tomber sur le carrelage. Que faire ? Me baisser tout de suite pour le ramasser ou attendre la fin du coup pour le récupérer ? Cela peut bien attendre un peu tandis que l’arbitre continue d’énoncer le tirage et je décide donc de me concentrer avant tout sur les 7 lettres qui sont face à moi, des R j’en ai encore en stock.
Il n’empêche que de savoir qu’une lettre m’a échappé trouble ma réflexion, j’ai bien du mal à réfléchir quand je sais que l’un de mes 102 caramels git sur le sol. Il faudra que je fasse attention à ce que le ramasseur de bulletins ne vienne pas malencontreusement y mettre un coup de pied. Il suffira pour cela que je le ramasse dès que possible.
Avant même la sonnerie des 3 minutes, je me penche pour ramasser mon R. Tiens ! Où est-il ? Je regarde à droite, à gauche, sous ma table, sous celle de mon voisin. Rien ! Voyons, je ne rêve pas, je l’ai bien entendu tomber, d’ailleurs il me manque manifestement une lettre. J’entends vaguement l’arbitre intimer l’ordre de lever un bulletin. Soit, je le lève mais ma lettre elle, elle est où ? Je surveille le passage du ramasseur, pas de réaction particulière de sa part. Mon voisin me demande ce qu’il m’arrive.
– J’ai perdu une lettre, je l’ai entendue tomber. À son tour il se penche, cherche, mais rien, non, rien de visible à l’horizon. Quelques joueurs d’un air discret remarquent notre manège mais la partie se poursuit.
Mettez-vous à ma place, jouer une partie de duplicate quand on est obsédé par l’absence d’un R ! Vous pourriez me dire que je ne manque pas d’air à troubler ainsi mon voisinage ! Hé bien si justement, celui-là m’obsède. Mais il est où ? Je me débrouille comme je peux pour finir une partie qui m’échappe. Qu’importe le jeu ou le résultat, je suis face à un problème que je ne comprends pas.
Et la partie s’achève, tout le monde se met à chercher la lettre maudite. Rien, pas de trace, un phénomène surnaturel incompréhensible.
Le temps, à regret, de ranger mes lettres ou du moins celles qu’il me reste, de fermer mon jeu et la mort dans l’âme, je m’apprête à quitter la salle. J’enfile ma veste, je prends mes clefs de voiture et… ne voilà-t-il pas qu’un intrus s’est glissé dans ma poche ? Il est donc là ! Sournoisement il a rebondi sans que personne ne s’en aperçoive ou ne puisse l’imaginer. Un bond de 20 cm pour une lettre de scrabble, cela doit être une performance digne de figurer dans le livre des records !
Je ne peux gronder le caramel de m’avoir tant perturbé et puis finalement, je suis heureux… j’ai retrouvé mon R et mon jeu est au complet. Et je m’en suis allé… l’air de rien.
À la séance suivante chacun m’a demandé si j’avais retrouvé ma lettre. Attention délicate ou question de politesse, qu’importe. Désormais on me connaît même si ce n’est pas pour une performance scrabblesque.
Dominique Benedetti